vendredi, février 15, 2008

Chaïm Soutine à la Pinacothèque de Paris

C'est une chance que l'exposition Chaïm Soutine à la Pinacothèque de Paris soit prolongée jusque début Mars 2008. On y découvre de fort belles toiles, d'un artiste passionnant.

Avant toutes choses, je conseille la consultation du blog de la Pinacothèque de Paris, et le commentaire audio de Marc Restellini commissaire de l'exposition. Le parcours et le profil de Soutine sont instructifs à bien des égards, et permettent de compléter par exemple la réflexion sur l'image romantique de "l'artiste maudit". Nous avons ici le cas d'un artiste ayant cherché à donner de lui-même l'image d'un artiste maudit qu'il n'était pas. Ce n'est pas si commun. Autre sujet de méditation : les difficiles rapports de l'artiste à l'art juif, dans la mesure où il fuit le milieu juif qui le bride en matière de figuration picturale pour rejoindre le milieu antisémite de Paris qui le bride aussi. N'est-ce pas là un joli paradoxe pour un créateur d'image que d'avoir été recouvert par celles qu'il a forgé sur son propre compte et celles qu'on lui a collé sur le dos ?

Dans l'ensemble des oeuvres exposées, ce sont surtout quelques natures mortes qui auront retenu l'attention. En particulier une série de poissons (harengs), tantôt posés dans une assiette, sur une table, à côté d'instruments de musique. Le tableau reproduit ici, avec cette table redressée comme si elle se renversait à la face du spectateur, avec cette juxtaposition énigmatique baguette / violon / poisson, est d'une intensité remarquable, et elle n'est pas la seule. Le motif des deux fourchettes posées face à face comme deux mains crochues sur le corps de l'animal mort (lapin, poisson) revient à quelques rares occasions. Il souligne cette dynamique d'ouverture, d'écartèlement, de peinture éventrée. Les paysages urbains, totalement renversés, les superbes portraits (la jeune femme en vert : un régal) et les volailles pendues (toujours la nature morte) sont un festival de couleurs crues, et de formes nouvelles, exigeantes, un peu torturées, violentes, brutales. Tout le monde y voit Bacon. Je suis assez d'accord (mais j'ai tendance à la voir partout).

La muséographie très originale apporte un peu de fraîcheur dans la grisaille parisienne : les culeurs de Soutine exposées su des murs bleus, vert, bruns, ça nous change des murs blancs façon Moma. Seul regret l'architecture du lieu, chaotique et souterraine, programmée pour la bousculade et l'inconfort de la marche, faite de coins et de recoins, de piliers mal placés, aggravée par le désir d'accumuler sur un espace réduit un trop grand nombre d'oeuvres : les cimaises divisent à ce point les pièces qu'elles forment d'étroits passages où les visiteurs se glissent en se bousculant, et se bouchent la vue les uns des autres. Pour une oeuvre qu'il aurait fallu redécouvrir, on aurait souhaité un confort minimal.

Chaïm Soutine, à la Pinacothèque de Paris, Place de la Madeleine, jusqu'au 2 mars

dimanche, février 10, 2008

Hermann Melville - Moby Dick

De ce livre presque aussi volumineux que son éponyme cétacé, on tâchera de retenir davantage que ce que le film de John Huston en a laissé paraître.

En effet, pris sous un certain angle, Moby Dick est bien une histoire, c'est le récit d'une quête vengeresse menée par le capitaine Achab, à la recherche de la baleine Blanche Moby Dick, responsable de la perte de sa jambe lors d'un précédent voyage. Le face-à-face homme/baleine symbolise l'affrontement de l'homme à la nature, et même au-delà de l'homme à la volonté divine. Le film insiste suffisamment sur cette dimension cosmico-sacrée, beaucoup plus subtilement rendue dans le livre d'ailleurs.

Moby Dick est certes une histoire, mais pas seulement. C'est surtout une encyclopédie, l'encyclopédie méthodique de la chasse à la baleine, de ses pêcheurs, des bateaux et des ports. Des pages entières sur la vie des tavernes avant le départ, la fabrique des harpons, l'extraction de l'huile de baleine pour les usages multiples, de l'éclairage à l'onction des rois. On pourra le trouver ennuyeux parfois, mais le fond de l'affaire oblige l'étonnement, sinon l'admiration. Par le biais de la grande baleine, Melville touche à l'histoire, la religion (la peur des hommes, leur vanité, le destin de Jonas), aux réglements juridiques, à la météo, la philosophie, la politique et aux moeurs. Explorez n'importe quel sujet bien à fond, vous finirez par y trouver l'univers entier. L'hyperspécialisation ouvre les portes de la culture entière. Belle morale leibnizienne en vérité.

Pour finir une belle phrase issue du chapitre LXXXII (82) : "il y a certaines entreprises où le désordre soigneux est la vraie méthode." Saisissant mille détails de la vie à bords et mille prétextes de digression à leur sujet, telle semble avoir été la devise de l'auteur pour l'accomplissement de son oeuvre.

Hermann Melville, Moby Dick, Gallimard folio
Je viens d'apprendre la sortie en salle du film Capitaine Achab, de Philippe Ramos, le 13 février 2008. A voir donc.

lundi, février 04, 2008

Hélène Scherfbeck

L'exposition organisée il y a peu au musée d'art moderne de la ville de Paris a donné a voir quelques toiles d'une artiste méconnue en France. Helene Schjerfbeck, peintre finlandaise, aura donné l'exemple assez étonnant d'une oeuvre à la fois perpétuellement en décalage avec les canons de son milieu, et très éclairante pour le destin de l'art au début du XXème siècle.

Hélène Schjerfbeck (prononcez comme vous pouvez), enfant prodige, est peintre naturaliste / réaliste lorsque la mode est au romantisme et fresques nationales célébrant la lutte des grands héros et les sagas nordiques. Amoureuse d'un homme qui finit par la délaisser, de santé fragile, toute sa vie semble avoir été celle des occasions manquées, sauf dans le domaine de l'art.

Partie de la représentation, elle épure ses tableaux tjusqu'à les recouvrir d'une sorte de brume, de halo lumineux - qui n'est pas sans rappeler certains paysages scandinaves - et finit par dissoudre le réel figuré. Et cette démarche d'effacement progressif, assez touchant de la part d'une artiste qui semble-t-il n'a cessé de se retrancher elle-même de la vue des hommes, au gré de ses déceptions sentimentales, et des contre-courants esthétiques, n'est nulle part plus saisissant que dans le travail de la fin de sa vie sur les autoportraits. Là, on voit des visages de vieille dame de plus en plus malade, ou le crâne dégarni puis chauve s'efface dans un jeu d'ombres où le squelette transparaît sous la peau diaphane ; les lignes s'épurent, puis disparaissent dans des zones où l'on ne distingue plus le motif du fond de la toile, ce qui constitue une évocation saisissante et très intense de la mort elle-même. Comme cette mort est elle-même une annonciation de l'art moderne voire abstrait (dans son refus de l'image), on attend avec impatience les rétrospectives à venir, sur une artiste qui gagnerait à être mieux connue.

Ci-dessus : jeune liseuse, 1904
Hélène Schjerfbeck, Musée d'art moderne de la ville de paris (c'est fini) ((et le catalogue est épuisé))

samedi, janvier 26, 2008

Le stade Dubaï du Capitalisme

Une petite lecture sans conséquence, sur une ville-symbole de ce que d'autres appellent "l'hyper modernité", "l'hyper capitalisme", lieu de tus les excès, lieu de toutes les dérives, etc.

S'appuyant sur une lecture marxiste somme toute assez limpide (mutualisation des risques et privatisation des profits, idnetification d'une ressource à exploiter d'où l'on tire une plus value), l'auteur identifie trois éléments-clés au fondement du système de Dubaï, et sans lesquels la prospérité de la ville retournerait dans les dunes d'où elle vient.

Il y a d'abord les travailleurs exploités dont la main d'euvre quasi gratuite permet d'ériger des buildings à moindre coût. Il y a ensuite les prostituées russes sans qui les bars dubaïotes seraient moins fréquentés de businessmen. Il y a enfin l'afflux d'argent aux origines plus ou moins douteuses (traffic et terrorisme) qui alimente les industries de la finance et de l'immbilier.

On retiendra surtout, dans ce très court essai qui ne reprend pour l'essentiel que ce que chacun peut déjà connaître (ou deviner), cette remarque intéressante sur la position géographique de Dubaï, ville dépurvue de pétrole, mais disposant d'une côte dont ls eaux très profondes ont permis la construction du grand port qu'Abu Dhabi ne pouvait se construire, en dépit de sa rchesse et de ses réserves pétrolières. Faisant du même coup de Dubaï le point névralgique du commerce et de la circulation.

Musée Nissim Camondo

Ceci est un post sans grand intérêt sinon celui d'inviter tous ceux qui se trouveraient devant à foncer dare dare au musée Nissim Camondo, à Paris, magnifique demeure de banquier richissime du début du siècle, abritant une splendide colelction d'art décoratif du XVIIIè siècle français.

Musée Nissim Camondo, Rue de Monceau, tout près du parc. En sortant, passez donc voir le musée Cernuschi, très beau lui aussi (le bouddha est impressionnant), ancienne maison d'un collectionneur qui visiblement vivait (assez) confortablement (lui aussi).

jeudi, janvier 10, 2008

Storytelling (2)

Le storytelling dont il a déjà été question ici a le vent en poupe. Traduit en français comme un "art de raconter des histoires", les histoires en questions renvoient à deux registres proches mais différents :

(i) les techniques du récit, entendu comme une séquence plus ou moins linéaire avec un personnage, un début, une action, une fin : "raconte moi une histoire"
(ii) les techniques du mensonge, de la baliverne, de la manipulation : "ne me raconte pas d'histoires"

S'il est permis d'exprimer un regret, l'essentiel des analyses de ce phénomène (sauf erreur : je suis preneur de conseils de lectures) et en tout cas la quasi totalité de bouquin de Salmon se focalise sur la deuxième dimension, réduisant le storytelling a une technique de mensonge, de manipulation, de ficelage de l'opinion. C'est un peu dommage, pour deux raisons.

D'une part, la question du récit est suffisamment riche en soi pour qu'on s'y intéresse. Une histoire peut convaincre, motiver, rassembler des individus sans qu'il soit forcément question de "mensonge". La fiction n'est pas le contraire de la vérité. Le "mentir vrai" d'Aragon en est un exemple, parmi beaucup d'autres.

D'autre part, une chose est de dire que la technique du récit prolifère, une autre est de faire le raccourci histoire = mensonge = manipulation. De fait, assez rare parmi ceux à qui l'on sert les histoires sont réellement aveugles de leur véritable sens. Les électeurs "savent bien" qu'on leur sert des salades, et le disent suffisamment, les consommateurs sont hyperconscients des ruses des marques, et le disent également.

Bien plus, dans ce dernier domaine que je connais un peu, les consommateurs entretiennent parfois eux-mêmes volontairement des histoires qu'ils choisissent de croire, tout en sachant ce qu'il en est en réalité. Le dernier livre de MC Sicard, Danse avec les Renards, ou celui de Seth Godin, All Marketers are Liars, font suffisamment état de ces phénomènes de "servitude volontaire". Un peu à la façon de la "suspension volontaire de la non-coyance" dont parle Coleridge au sujet de le Poésie : "Je sais bien que ce n'est qu'une histoire, mais tout de même, j'y prend plaisir". De ce point de vue, dénoncer les supercheries dont personne n'est dupe est une activité médiatiquement fructueuse, mais qui retarde l'explication des mécanismes de "self-storytelling", du plaisir que l'on peut prendre à se raconter des histoires à soi-même, plus complexes peut-être que les rapports méchant manipulateur / gentil manipulé.

Pour un critique (beaucoup) plus acerbe du livre de Christian Salmon, voir ici. Je ne partage pas tout à fait l'angle de son auteur - qui pointe l'anachronisme, et reste lui aussi largement préoccupé par le champ politique - dans la mesure où le Storytelling a beau ne pas être nouveau, son application à bien d'autres domaines que la politique prend toujours plus d'ampleur.

lundi, janvier 07, 2008

La Renaissance Siennoise à la National Gallery

A quelques encablures de l'exposition du British Museum sur le premier empereur, la National Gallery rassemble quelques-uns des plus grands chefs d'oeuvres de la Renaissance Siennoise, dans l'aile Sainsbury.

Bref rappel historique des faits : Sienne / Florence, c'est un peu Marseille / Psg, les soeurs ennemies de l'histoire de l'art. Pour la chronique officielle (rédigée par les historiens florentins, après la victoire de leur ville sur sa rivale...) l'heure de gloire siennoise court du XIIIè au XIVè siècle, pas guère au-delà. C'est la pré-renaissance, l'époque des frères Lorenzetti, Ambrogio et Pietro, des premières constructions à perspectives, de Duccio, des chefs d'oeuvres de Simone Martini. Ce sont aussi des oeuvres marquées par le religieux, les fonds d'or, l'art gothique, les annonciations, certains diront un art "médiéval", "conservateur", "old school", par rapport aux prouesses techniques des florentins.

Toujours selon la chronique officielle, Florence règne sans rivale sur le XVè et XVIè siècle. Florence, c'est Masaccio, le génie de la chapelle Brancacci, c'est Verrochio, Botticelli, Leonard de Vinci, et puis surtout, Florence c'est le retour à l'antique, dans les arts et lettres, et Florence, enfin, c'est Michel-Ange. La perspective enfin maîtrisée, l'art des volumes, de la 3D, le "réalisme", et des peintres aux personnalités tumultueuses, aux destinées contrariées, génies tourmentés, audacieux, homosexuels, rebelles, etc.

Bien sûr, il y a toujours ceux qui préfèrent Sienne, plus élégante, plus sophistiquée, moins "carte postale". Mais Sienne reste encore largement considérée comme une ville artistiquement médiévale, restée à la porte de la Renaissance.

L'expo de la National Gallery entend réparer l"injustice, et montrer la vitalité de la "Renaissance Siennoise" tout au long du XVè et XVIè siècle. Le parcours étale sur 6 ou 7 salles plusieurs chefs d'oeuvres surprenants. Je pense tout particulièrement à ceux de Sano di Pietro (1405-1481) en particulier la vierge à l'enfant avec Saint dont je ne trouve pas trace sur le web, et je vous renvoie au catalogue. Le panneau dégage une grande douceur, la position des mains de l"enfant et de la vierge sont exquis. On voit d"ailleurs la façon dont l'artiste combine les dernières techniques florentines du volume et l'héritage du style siennois. Comme quoi en peinture il n'y a pas de peintres "retrogrades" ou égarés sur la voie du progrès, il n'y a que de bons et de mauvais peintres, avec des choix esthétiques conscients et assumés.













Autre pièce marquante, la flagellation du Christ, de Francesco di Giorgio (1439–1501) : cette plaque de bronze reproduite ci-contre, pousse au maximum la force expressive de l'art de Sienne. Pour un peu, on pense aux esclaves de Michel Ange, exécutés à Florence à peine 30 ans plus tard (1520-1532).

Enfin, la dernière salle consacrée à Domenico Beccafumi illustre la vitalité du maniérisme siennois, contemporain des recherches florentines de l'époque. A voir également, quelques pièces de Luca Signorelli, dont on se souvient l'extraordinaire chappelle dans la cathédrale d'Orvieto (décisive dans la compréhension du jugement dernier de Michel Ange). J'ai eu plaisir de retrouver dans ce contexte le très joli panneau "Le rêve du Chevalier" (1504) de Raphaël - artiste invité de la ville - exposé en Août 2006 à la villa Borghèse, à Florence justement.

Voir ici un article plus soigné du Telegraph. La Renaissance Siennoise, Renaissance : Siena, art for a city, à la National Gallery jusqu'au 13 janvier. Donc rien ne presse, mais il faut tout de même se dépêcher.

vendredi, janvier 04, 2008

Le premier Empereur au British Museum - The terra cotta Army

Le British Museum consacre jusqu'en avril 2008 une exposition au Premier Empereur Qin (prononcer "Chin"...), unificateur vers 200 av JC d'une bonne partie du vaste territoire qui allait devenir la Chine actuelle.

L'exposition sent bon le marketing : sponsorisée par Morgan Stanley, c'est une "sold out - once in a lifetime exhibition", "exhibition of the year", "most famous", etc. On fait la queue tôt le matin, c'est plein à craquer, on se dit que si on ne trouve pas ça époustouflant on a forcément pas bien regardé.

Au risque de passer pour sévère, je dirais que l'exposition en elle-même, d'un strict point de vue esthétique, n'a rien d'extraordinaire.

Le déplacement à Londres d'une dizaine de statues de soldats est certes une prouesse formidable, mais elle ne peut recréer l'effet saisissant des 7000 statues et plus du mausolée de Xian. Or c'est bien cela que l'on vend, en projetant des images du site sur les murs de l'expo, et dans le sous-titre de l'expo, "the terra cotta army". Cela fait penser à toutes ces expos où l'on vous donne des indices de ce que ça pourrait être, en vous faisant juste sentir que c'est formidable. Voir le commentaire de Daniel Arasse sur l'aura de Benjamin : dans les expos modernes, et malgré l'avènement de la reproduction technique, l'aura de l'oeuvre n'a pas disparue, bien au contraire, : on l'entretient savamment en construisant sa rareté, par des limitations horaires, en célébrant la trace et la reproduction au même titre, voir davantage que l'original.

Soyons toutefois honnêtes : pour son aspect historique, documentaire, l'expo reste époustouflante. Le parcours éclaire la vie et l'oeuvre du premier empereur, sans doute déjà très connu des sinophiles, mais dont j'ignorais tout. Pur génie politique, militaire et administratif, doublé d'une mégalomanie hors du commun, l'empereur Qin, dirige dès 15 ans une armée victorieuse, unifie la langue (peu ou prou le chinois actuel), unifie le système de poids et mesures, pose les bases d'un système de communication routière efficace, relance et consolide la construction d'une grande muraille de protection du royaume (distincte de la Grande Muraille de l'époque Qing XVIIè-XVIIIè siècle). Des vitrines intéressantes éclairent la mise au point d'armes et arbalètes dont les pièces peuvent être facilement remplacées (gain de temps face à l'ennemi) ou encore les petites roues des chars (meilleure stabilité donc avantage sur l'adversaire).

Surtout, l'empereur se fait enterrer avec une armée entière de soldats peints, en terre cuite, tous différents, avec chevaux, armures, armes, et tutti quanti. Non seulement des hommes en armes, mais aussi des animaux rares (oiseaux), des jongleurs et des artistes pour divertir l'impériale dépouille dans l'au-delà. Le site archéologique est sans doute le plus impressionnant du monde, il paraît qu'on est encore bien loin d'avoir tout excavé. La dizaine de statuettes exposées (toutes magnifiques) ne peut donner qu'une (très) faible idée de ce que tout cela peut donner "en vrai" et surtout de ce à quoi tout cela pouvait ressembler "à l'époque". Mais l'idée même d'avoir voulu recréer le monde pour ensuite l'ensevelir avec soi peut donner lieu à maintes rêveries, qui valent le déplacement. Concevoir pareille entreprise suffit pour entrevoir ce que le philosophe Kant appelait "l'infini mathématique", une intuition qui dépasse les bornes de la perception possible (ou quelque chose d'approchant). Bref

C'est aussi en cela que l'expo fleure bon le marketing. Ici tout est grand, spectaculaire, fabulous. Rien ne semble avoir jamais résisté à l'aura magnifique d'un empereur dont on nous retrace l'histoire à la façon d'une chevauchée épique. Pour un aperçu, cliquer ici.

Bientôt un post sur La renaissance Siennoise.
Voir également Les soldats de l'éternité, jusqu'au 14 septembre 2008 à la Pinacothèque de Paris

vendredi, décembre 21, 2007

Le Storytelling, Christian Salmon


Deux choses à dire sur le bouquin de Christian Salmon. La première, c'est qu'il est très fortement imprégné d'une tonalité contestataire, à l'encontre (en vrac) du capitalisme mondialisé, de Sarkozy, de Bush, du pentagone et des grandes marques de lessive ou de yaourt. Cette intention polémique peut entraîner certains excès (le tableau du storytelling comme entreprise de propagande et de formatage n'est pas très nouveau, et paraît bien noir et pessimiste quant aux capacités de résistance des individus). On se dit "revoilà la rengaine de la manipulation, de la propagande en démocratie, on vous manipule, on vous ment, etc". Le plus gênant serait que cette verve dénonciatrice occulte le fond du propos, qui revêt un intérêt réel pour comprendre certains aspects de la communication contemporaine.

C'est le deuxième point : ce livre explique dans un langage clair, avec de nombreux exemples, tirés du marketing à la politique, en passant par le management d'entreprise, le succès du storytelling comme un nouveau genre de discours.

Qu'est-ce que le storytelling ? C'est l'art de raconter des histoires, des récits. C'est surtout un mode de discours qui se développe comme un remède miracle pour convaincre, galvaniser, communiquer, gérer, entreprendre dans le domaine des relations humaines. Vous voulez vendre un produit ? Il faut raconter l'histoire de ses créateurs, d'un personnage, d'un terroir (cf le slogan de l'Occitane, "une histoire vraie"). Vous voulez vous faire élire ? Il faut une bonne histoire, la lutte du bien contre le mal, ou le parcours épique de Monsieur Roger M. Brive la Gaillarde, qui a décidé de se lever tôt le matin et qui est un homme remarquable.

Ainsi, dans l'histoire de la communication des marques, l'accent d'abord mis sur le produit (mon produit est le meilleur, le plus performant), puis sur le logo (cf l'analyse de Naomi Klein dans No Logo, sur les efforts déployés par les marques pour faire connaître leurs styles, leurs vision du monde), se déplace vers l'histoire à raconter, avec des personnages, une quête, des adversaires.

L'essor du storytelling, remonte au milieu des anées 1990, avec ce qu'on a baptisé outre-atlantique de "narrative turn" (tournant narratif - pour une critique de ce calendrier, qui n'est pas le plus important, voir ici). Depuis cette époque, Christian Salmon souligne la vitesse avec laquelle les "experts en récits" et tout particulièrement les scénaristes de Hollywood trouvent à se reconvertir dans les domaine du marketing, de la défense nationale, de la politique (de la mise au point de logiciels de simulation crédibles pour le pentagone jusqu'à la confection d'histoires intéressantes pour le président des USA). Le bouquin permet de prendre la mesure des enjeux à l'oeuvre dans le rapprochement des industries de la publicité et du divertissement (Madison & Vine, Scott Donaton) ou le nouvel âge de la communication publicitaire.

Et j'en reviens à mon premier point. Car il est clair qu'au delà de l'objectif et du style polémique de l'ensemble (cela donne aussi au livre un caractère nerveux et enlevé qu'il n'aurait pas sinon) c'est un bouquin qui donne à réfléchir et dont la lecture est recommandée. Elle en suscitera d'autres.

Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et formater les esprits, Christian Salmon, La découverte, 17 euros.

mardi, décembre 11, 2007

Le culte du banal, François Jost


Professeur à la Sorbonne nouvelle, spécialiste de la télévision, François Jost examine la place de la banalité dans l'art, tout au long du XXè siècle.


Le travail de François Jost prolonge celui déjà célèbre d'Arthur Danto sur la Transfiguration du banal, et peut être lu en regard du Culte de l'amateur, d'Andrew Keen. Visiblement porté par les évolutions du web 2.0 ou la télé-réalité, et l'émergence d'une population d'anonymes ou d'objets quotidiens sur le devant de la scène médiatique et artistique, le sujet inspire.

C'est la fontaine de Duchamp qui marque l'entrée fracassante du banal dans l'art. L'artiste est celui qui "transfigure le banal", qui désigne un objet quotidien ready-made et par cette seule volonté l'érige au rang d'oeuvre, et le soustrait à son usage habituel. L'art n'est pas une affaire de travail, de talent, de beauté, il est avant tout affaire d'intention de l'artiste. Or, depuis ce geste fondateur, on est progressivement passé de la transfiguration à la banalisation du banal. Les passages sur Warhol sont parmi les plus suggestifs : avec lui la frontière entre l'art et les médias s'émousse, la volonté de transfigurer banal disparaît. Le banal n'a plus eu besoin d'être extrait de son cadre quotidien, il vaut de plus en plus pour lui-même. N'importe qui peut revendiquer son quart d'heure de visibilité publique. On cherche à montrer le banal dans ce qu'il a justement de banal, d'inintéressant, ou de vulgaire, jusqu'à Loft Story. A moins que les émissions quotidiennes, en extrayant dans le flux continuel des phrases vouées à devenir cultes, ne reproduisent sous une autre forme le geste inaugural de Duchamp. Au fil de ce parcours, et une fois le banal totalement banalisé, surgit par contrepoids l'envie de nouveau, d'originalité, le souhait de voir réapparaître d'authentiques experts, de véritables artistes.

L'ouvrage a le mérite de passer en revue, à la manière des bons manuels universitaires, l'ensemble des auteurs et des courants qui ont fait un sort au banal. Michel de Certeau et sa dénonciation des théories sociologiques généralisantes, négligeant le quotidien, et passant du même coup à côté du réel ; Georges Pérec et la difficulté de réellement cerner le banal : n'est-on pas toujours tenté de ne retenir, dans le banal, que ce qui est le plus remarquable, extraordinaire... et de moins banal ? Bruckner, Finkielkraut... tous ont participé, chacun à leur manière, à la revalorisation du banal et de l'ordinaire en esthétique, en sociologie, en histoire, jusqu'à la politique, dans un mouvement symétrique de celui qui, en art, revalorise les détritus et les épluchures, les déchets. Au terme d'une évolution de près d'un siècle, les conditions étaient réunies pour l'apparition de la télé-réalité, de la télé-poubelle.

François Jost se cantonne à la question de l'art, mais on sait que les philosophes allemands du début du XXème siècle comme Walter Benjamin ou Georg Simmel se sont eux aussi fait connaître en étudiants les objets "banals", les feuilletons, les vitrines, les galeries marchandes, le cinéma ou le grand huit pour y déceler les fondements de la culture moderne. Preuve que le banal, dans sa banalité même a quelque chose d'exemplaire parce que partagé (le four banal était autrefois le four mis en commun dans une commune).

François Jost reste sévère dans sa vision de la télé-réalité comme simple "banalisation" du banal et surtout par sa focalisation sur la dimension visuelle du banal. Dans les concepts de Tv réalité depuis le Loft, il ne s'agit plus seulement de "montrer" le banal. Au contraire, il peut s'agir d'explorer les conséquences du passage brutal de l'anonymat à la gloriole (ce que Jost n'ignore pas), d'observer les progrès accomplis dans un domaine particulier (musical par exemple), ou de confronter le jugement du public au jugement des experts (dans La Nouvelle Star par exemple, ou la dernière édition de la Star Academy). Cette confrontation du jugement de goût et du jugement selon des règles au sein d'une communauté esthétique est un thème majeur de la critique d'art, abordé par Kant. Elle aurait donc eu toute sa place dans un livre sur l'art et le banal. Elle aurait pu compléter le travail effectué, car Jost semble se concentrer largement sur l'aspect visuel du banal et la "voracité de l'oeil" qui n'en est qu'une dimension.

François Jost, le culte du banal, de Duchamp à la télé-réalité, CNRS editions.