samedi, mars 15, 2008

L'homnivore, par Claude Fishler


Une exploration fascinante de notre rapport à la nourriture et des imaginaires associés à la bouffe. Par Claude Fischler, spécialiste de la discipline.


Pour tous ceux que la cuisine intéresse, les travaux de Claude Fischler s'imposent comme passage obligé. Au coeur de tous ces travaux, l'idée centrale selon laquelle nous ne mangeons pas seulement des nutriments, mais également des représentations et de l'imaginaire. Notre relation à la nourriture dépend de systèmes de représentations, d'interdits alimentaires, variables selon les cultures et de fait, nous ne mangeons pas tout ce qui est effectivement comestible. Pour qu'une nourriture soit "bonne à manger", elle doit aussi être "bonne à penser".

Les trois points-clés du mangeur

Dans l'Homnivore, Claude Fishler identifie (au moins) trois problèmes clés qui aident à structurer notre rapport à la nourriture :

1) D'abord, nous sommes omnivores : contrairement au Koala, qui peut trouver tous les nutriments dont il a besoin dans une seule plante (eucalyptus), l'homme doit varier son alimentation. D'un côté c'est une liberté et une force (car il est possible de se reporter sur un aliment lorsqu'un autre fait défaut), mais d'un autre côté c'est un problème, car le risque est plus grand d'ingérer des poisons et l'exploration alimentaire peut être dangereuse : par conséquent, l'omnivore se montre toujours très prudent avant d'intégrer tout nouvel aliment à son régime. De là l'importance cruciale de l'éducation alimentaire, et les difficultés à changer nos habitudes une fois établies.

2) Ensuite, l'alimentation est une incorporation : on ne réalise pas toujours que manger consiste en réalité à mettre à l'intérieur de son corps des choses dont nous ignorons la plupart du temps à peu près tout et en premier lieu d'où elles viennent (la plupart du temps, on préfère même ne pas y penser : à la cantine, au restaurant, et même chez soi). Bien que ce soit un acte quotidien, ce n'est pas un acte anodin. Il est donc normal qu'il ait suscité pas mal de de projection imaginaires et les expressions du type : t'as bouffé du lion, du cheval, etc. Le mangeur imagine facilement qu'il ingurgite non seulement les qualités nutritives, mais également "l'esprit" de l'animal ou des plantes qu'il incorpore. C'est le principe de contagion.

3) Enfin, l'alimentation est une affaire d'identité, une question de frontière entre soi et le non-soi. Le régime alimentaire définit Sur ce point, l'alimentation a quelques traits communs avec la sexualité : de même que l'on ne couche ni avec les individus considérés comme très proches (père, mère, frère ou soeur) ou très lointains (les inconnus), on ne mange ni les aliments trop "lointains" (les insectes) ni les aliments trop proches (l'animal domestique), bien que la frontière du proche et du lointain puisse varier selon les cultures (l'interdit du porc en est un exemple, et certaines tribus amazoniennes se régalent de serpents ou d'insectes). De là aussi tous les artifices mis en oeuvre à l'égard de la viande, issue d'un animal vivant (et en cela très proche de nous), et dont on s'efforce de faire oublier par toute une série de procédés l'origine naturelle (tabou sur les abattoirs, exigences spécifiques de cuisson, etc).

Il est impossible de resituer dans le cadre de ce petit post la très grande diversité des chemins tracés dans ces deux livres, depuis les travaux de Levi Strauss sur le Cuit et le Cru, la triade Cru/ Bouilli/Rôti, jusqu'à la mode de la nouvelle cuisine ou la renommée du guide Michelin. La confrontation des habitudes hexagonales (hédonistes) et américaines (fonctionnelle) reste particulièrement éclairante. Voilà non seulement des livres qui mettent en appétit, mais jettent un regard neuf sur ce qui se trouve dans son assiette.

Claude Fischler, L'homnivore, Odile Jacob
Claude Fishler et Estelle Masson, Manger, Français, européens et Américains face à l'alimentation, Odile Jacob

mercredi, février 27, 2008

Degas et Pissaro à Lyon

De passage à Lyon début février, je me faisais une joie d'aller voir l'expo Poussin et/ou l'expo Keith Harring. Aucune des deux n'étant commencée, direction le musée des beaux arts de la ville (je supprimerai sans doute plus tard ce début de post dénué d'intérêt). Au-delà d'un joli bâtiment (ancienne abbaye royale des dames de Saint Pierre), jardin intérieur et bel escalier peint, ce sont quelques pièces modernes qui attirent l'attention du visiteur. J'attire l'attention sur l'extraordinaire Pont Neuf de Pissaro, devant lequel on prend toute la mesure de ce que "tâche colorée" veut dire. Un peu plus loin, ces magnifiques danseuses de Degas, et cette organisation de la toile très particulière, en fond orangé, avec ce mouvement dynamique de droite à gauche mimétique de l'élan. Ici ce n'est pas l'espace mais ce sont les figures qui construisent la profondeur.

Une toile de Picasso, un somptueux Francis Bacon, le splendide Saint François de Zurbaran (il y aura plus tard un post sur Saint François : voir le CD "à voix haute" par Le Goff chez Gallimard, et le bouquin de John Tolan : Un saint chez le Sultan) quelques toiles se détachent d'une belle collection d'ensemble qui reste dominée, à mon sens, par les galeries de peinture moderne. A voir également, ce tableau de Francesco Bassano, fils de Jacopo, Charles VIII recevant la couronne de Naples, accrochée près d'un Véronèse et d'un Tintorret. Le contraste est étonnant, entre la cohue de la bataille, dans le droit fil de San Romano d'Ucello, et le calme incongru du prince à cheval, au dessus de la mêlée, comme si l'on avait télescopé deux moments séparés sans souci de la vraisemblance J'ai connu des après-midi moins agréables. Depuis Keith Harring à commencé, et Poussin aussi. L'occasion d'y retourner très vite sans doute, pour affiner

vendredi, février 15, 2008

Chaïm Soutine à la Pinacothèque de Paris

C'est une chance que l'exposition Chaïm Soutine à la Pinacothèque de Paris soit prolongée jusque début Mars 2008. On y découvre de fort belles toiles, d'un artiste passionnant.

Avant toutes choses, je conseille la consultation du blog de la Pinacothèque de Paris, et le commentaire audio de Marc Restellini commissaire de l'exposition. Le parcours et le profil de Soutine sont instructifs à bien des égards, et permettent de compléter par exemple la réflexion sur l'image romantique de "l'artiste maudit". Nous avons ici le cas d'un artiste ayant cherché à donner de lui-même l'image d'un artiste maudit qu'il n'était pas. Ce n'est pas si commun. Autre sujet de méditation : les difficiles rapports de l'artiste à l'art juif, dans la mesure où il fuit le milieu juif qui le bride en matière de figuration picturale pour rejoindre le milieu antisémite de Paris qui le bride aussi. N'est-ce pas là un joli paradoxe pour un créateur d'image que d'avoir été recouvert par celles qu'il a forgé sur son propre compte et celles qu'on lui a collé sur le dos ?

Dans l'ensemble des oeuvres exposées, ce sont surtout quelques natures mortes qui auront retenu l'attention. En particulier une série de poissons (harengs), tantôt posés dans une assiette, sur une table, à côté d'instruments de musique. Le tableau reproduit ici, avec cette table redressée comme si elle se renversait à la face du spectateur, avec cette juxtaposition énigmatique baguette / violon / poisson, est d'une intensité remarquable, et elle n'est pas la seule. Le motif des deux fourchettes posées face à face comme deux mains crochues sur le corps de l'animal mort (lapin, poisson) revient à quelques rares occasions. Il souligne cette dynamique d'ouverture, d'écartèlement, de peinture éventrée. Les paysages urbains, totalement renversés, les superbes portraits (la jeune femme en vert : un régal) et les volailles pendues (toujours la nature morte) sont un festival de couleurs crues, et de formes nouvelles, exigeantes, un peu torturées, violentes, brutales. Tout le monde y voit Bacon. Je suis assez d'accord (mais j'ai tendance à la voir partout).

La muséographie très originale apporte un peu de fraîcheur dans la grisaille parisienne : les culeurs de Soutine exposées su des murs bleus, vert, bruns, ça nous change des murs blancs façon Moma. Seul regret l'architecture du lieu, chaotique et souterraine, programmée pour la bousculade et l'inconfort de la marche, faite de coins et de recoins, de piliers mal placés, aggravée par le désir d'accumuler sur un espace réduit un trop grand nombre d'oeuvres : les cimaises divisent à ce point les pièces qu'elles forment d'étroits passages où les visiteurs se glissent en se bousculant, et se bouchent la vue les uns des autres. Pour une oeuvre qu'il aurait fallu redécouvrir, on aurait souhaité un confort minimal.

Chaïm Soutine, à la Pinacothèque de Paris, Place de la Madeleine, jusqu'au 2 mars

dimanche, février 10, 2008

Hermann Melville - Moby Dick

De ce livre presque aussi volumineux que son éponyme cétacé, on tâchera de retenir davantage que ce que le film de John Huston en a laissé paraître.

En effet, pris sous un certain angle, Moby Dick est bien une histoire, c'est le récit d'une quête vengeresse menée par le capitaine Achab, à la recherche de la baleine Blanche Moby Dick, responsable de la perte de sa jambe lors d'un précédent voyage. Le face-à-face homme/baleine symbolise l'affrontement de l'homme à la nature, et même au-delà de l'homme à la volonté divine. Le film insiste suffisamment sur cette dimension cosmico-sacrée, beaucoup plus subtilement rendue dans le livre d'ailleurs.

Moby Dick est certes une histoire, mais pas seulement. C'est surtout une encyclopédie, l'encyclopédie méthodique de la chasse à la baleine, de ses pêcheurs, des bateaux et des ports. Des pages entières sur la vie des tavernes avant le départ, la fabrique des harpons, l'extraction de l'huile de baleine pour les usages multiples, de l'éclairage à l'onction des rois. On pourra le trouver ennuyeux parfois, mais le fond de l'affaire oblige l'étonnement, sinon l'admiration. Par le biais de la grande baleine, Melville touche à l'histoire, la religion (la peur des hommes, leur vanité, le destin de Jonas), aux réglements juridiques, à la météo, la philosophie, la politique et aux moeurs. Explorez n'importe quel sujet bien à fond, vous finirez par y trouver l'univers entier. L'hyperspécialisation ouvre les portes de la culture entière. Belle morale leibnizienne en vérité.

Pour finir une belle phrase issue du chapitre LXXXII (82) : "il y a certaines entreprises où le désordre soigneux est la vraie méthode." Saisissant mille détails de la vie à bords et mille prétextes de digression à leur sujet, telle semble avoir été la devise de l'auteur pour l'accomplissement de son oeuvre.

Hermann Melville, Moby Dick, Gallimard folio
Je viens d'apprendre la sortie en salle du film Capitaine Achab, de Philippe Ramos, le 13 février 2008. A voir donc.

lundi, février 04, 2008

Hélène Scherfbeck

L'exposition organisée il y a peu au musée d'art moderne de la ville de Paris a donné a voir quelques toiles d'une artiste méconnue en France. Helene Schjerfbeck, peintre finlandaise, aura donné l'exemple assez étonnant d'une oeuvre à la fois perpétuellement en décalage avec les canons de son milieu, et très éclairante pour le destin de l'art au début du XXème siècle.

Hélène Schjerfbeck (prononcez comme vous pouvez), enfant prodige, est peintre naturaliste / réaliste lorsque la mode est au romantisme et fresques nationales célébrant la lutte des grands héros et les sagas nordiques. Amoureuse d'un homme qui finit par la délaisser, de santé fragile, toute sa vie semble avoir été celle des occasions manquées, sauf dans le domaine de l'art.

Partie de la représentation, elle épure ses tableaux tjusqu'à les recouvrir d'une sorte de brume, de halo lumineux - qui n'est pas sans rappeler certains paysages scandinaves - et finit par dissoudre le réel figuré. Et cette démarche d'effacement progressif, assez touchant de la part d'une artiste qui semble-t-il n'a cessé de se retrancher elle-même de la vue des hommes, au gré de ses déceptions sentimentales, et des contre-courants esthétiques, n'est nulle part plus saisissant que dans le travail de la fin de sa vie sur les autoportraits. Là, on voit des visages de vieille dame de plus en plus malade, ou le crâne dégarni puis chauve s'efface dans un jeu d'ombres où le squelette transparaît sous la peau diaphane ; les lignes s'épurent, puis disparaissent dans des zones où l'on ne distingue plus le motif du fond de la toile, ce qui constitue une évocation saisissante et très intense de la mort elle-même. Comme cette mort est elle-même une annonciation de l'art moderne voire abstrait (dans son refus de l'image), on attend avec impatience les rétrospectives à venir, sur une artiste qui gagnerait à être mieux connue.

Ci-dessus : jeune liseuse, 1904
Hélène Schjerfbeck, Musée d'art moderne de la ville de paris (c'est fini) ((et le catalogue est épuisé))

samedi, janvier 26, 2008

Le stade Dubaï du Capitalisme

Une petite lecture sans conséquence, sur une ville-symbole de ce que d'autres appellent "l'hyper modernité", "l'hyper capitalisme", lieu de tus les excès, lieu de toutes les dérives, etc.

S'appuyant sur une lecture marxiste somme toute assez limpide (mutualisation des risques et privatisation des profits, idnetification d'une ressource à exploiter d'où l'on tire une plus value), l'auteur identifie trois éléments-clés au fondement du système de Dubaï, et sans lesquels la prospérité de la ville retournerait dans les dunes d'où elle vient.

Il y a d'abord les travailleurs exploités dont la main d'euvre quasi gratuite permet d'ériger des buildings à moindre coût. Il y a ensuite les prostituées russes sans qui les bars dubaïotes seraient moins fréquentés de businessmen. Il y a enfin l'afflux d'argent aux origines plus ou moins douteuses (traffic et terrorisme) qui alimente les industries de la finance et de l'immbilier.

On retiendra surtout, dans ce très court essai qui ne reprend pour l'essentiel que ce que chacun peut déjà connaître (ou deviner), cette remarque intéressante sur la position géographique de Dubaï, ville dépurvue de pétrole, mais disposant d'une côte dont ls eaux très profondes ont permis la construction du grand port qu'Abu Dhabi ne pouvait se construire, en dépit de sa rchesse et de ses réserves pétrolières. Faisant du même coup de Dubaï le point névralgique du commerce et de la circulation.

Musée Nissim Camondo

Ceci est un post sans grand intérêt sinon celui d'inviter tous ceux qui se trouveraient devant à foncer dare dare au musée Nissim Camondo, à Paris, magnifique demeure de banquier richissime du début du siècle, abritant une splendide colelction d'art décoratif du XVIIIè siècle français.

Musée Nissim Camondo, Rue de Monceau, tout près du parc. En sortant, passez donc voir le musée Cernuschi, très beau lui aussi (le bouddha est impressionnant), ancienne maison d'un collectionneur qui visiblement vivait (assez) confortablement (lui aussi).

jeudi, janvier 10, 2008

Storytelling (2)

Le storytelling dont il a déjà été question ici a le vent en poupe. Traduit en français comme un "art de raconter des histoires", les histoires en questions renvoient à deux registres proches mais différents :

(i) les techniques du récit, entendu comme une séquence plus ou moins linéaire avec un personnage, un début, une action, une fin : "raconte moi une histoire"
(ii) les techniques du mensonge, de la baliverne, de la manipulation : "ne me raconte pas d'histoires"

S'il est permis d'exprimer un regret, l'essentiel des analyses de ce phénomène (sauf erreur : je suis preneur de conseils de lectures) et en tout cas la quasi totalité de bouquin de Salmon se focalise sur la deuxième dimension, réduisant le storytelling a une technique de mensonge, de manipulation, de ficelage de l'opinion. C'est un peu dommage, pour deux raisons.

D'une part, la question du récit est suffisamment riche en soi pour qu'on s'y intéresse. Une histoire peut convaincre, motiver, rassembler des individus sans qu'il soit forcément question de "mensonge". La fiction n'est pas le contraire de la vérité. Le "mentir vrai" d'Aragon en est un exemple, parmi beaucup d'autres.

D'autre part, une chose est de dire que la technique du récit prolifère, une autre est de faire le raccourci histoire = mensonge = manipulation. De fait, assez rare parmi ceux à qui l'on sert les histoires sont réellement aveugles de leur véritable sens. Les électeurs "savent bien" qu'on leur sert des salades, et le disent suffisamment, les consommateurs sont hyperconscients des ruses des marques, et le disent également.

Bien plus, dans ce dernier domaine que je connais un peu, les consommateurs entretiennent parfois eux-mêmes volontairement des histoires qu'ils choisissent de croire, tout en sachant ce qu'il en est en réalité. Le dernier livre de MC Sicard, Danse avec les Renards, ou celui de Seth Godin, All Marketers are Liars, font suffisamment état de ces phénomènes de "servitude volontaire". Un peu à la façon de la "suspension volontaire de la non-coyance" dont parle Coleridge au sujet de le Poésie : "Je sais bien que ce n'est qu'une histoire, mais tout de même, j'y prend plaisir". De ce point de vue, dénoncer les supercheries dont personne n'est dupe est une activité médiatiquement fructueuse, mais qui retarde l'explication des mécanismes de "self-storytelling", du plaisir que l'on peut prendre à se raconter des histoires à soi-même, plus complexes peut-être que les rapports méchant manipulateur / gentil manipulé.

Pour un critique (beaucoup) plus acerbe du livre de Christian Salmon, voir ici. Je ne partage pas tout à fait l'angle de son auteur - qui pointe l'anachronisme, et reste lui aussi largement préoccupé par le champ politique - dans la mesure où le Storytelling a beau ne pas être nouveau, son application à bien d'autres domaines que la politique prend toujours plus d'ampleur.

lundi, janvier 07, 2008

La Renaissance Siennoise à la National Gallery

A quelques encablures de l'exposition du British Museum sur le premier empereur, la National Gallery rassemble quelques-uns des plus grands chefs d'oeuvres de la Renaissance Siennoise, dans l'aile Sainsbury.

Bref rappel historique des faits : Sienne / Florence, c'est un peu Marseille / Psg, les soeurs ennemies de l'histoire de l'art. Pour la chronique officielle (rédigée par les historiens florentins, après la victoire de leur ville sur sa rivale...) l'heure de gloire siennoise court du XIIIè au XIVè siècle, pas guère au-delà. C'est la pré-renaissance, l'époque des frères Lorenzetti, Ambrogio et Pietro, des premières constructions à perspectives, de Duccio, des chefs d'oeuvres de Simone Martini. Ce sont aussi des oeuvres marquées par le religieux, les fonds d'or, l'art gothique, les annonciations, certains diront un art "médiéval", "conservateur", "old school", par rapport aux prouesses techniques des florentins.

Toujours selon la chronique officielle, Florence règne sans rivale sur le XVè et XVIè siècle. Florence, c'est Masaccio, le génie de la chapelle Brancacci, c'est Verrochio, Botticelli, Leonard de Vinci, et puis surtout, Florence c'est le retour à l'antique, dans les arts et lettres, et Florence, enfin, c'est Michel-Ange. La perspective enfin maîtrisée, l'art des volumes, de la 3D, le "réalisme", et des peintres aux personnalités tumultueuses, aux destinées contrariées, génies tourmentés, audacieux, homosexuels, rebelles, etc.

Bien sûr, il y a toujours ceux qui préfèrent Sienne, plus élégante, plus sophistiquée, moins "carte postale". Mais Sienne reste encore largement considérée comme une ville artistiquement médiévale, restée à la porte de la Renaissance.

L'expo de la National Gallery entend réparer l"injustice, et montrer la vitalité de la "Renaissance Siennoise" tout au long du XVè et XVIè siècle. Le parcours étale sur 6 ou 7 salles plusieurs chefs d'oeuvres surprenants. Je pense tout particulièrement à ceux de Sano di Pietro (1405-1481) en particulier la vierge à l'enfant avec Saint dont je ne trouve pas trace sur le web, et je vous renvoie au catalogue. Le panneau dégage une grande douceur, la position des mains de l"enfant et de la vierge sont exquis. On voit d"ailleurs la façon dont l'artiste combine les dernières techniques florentines du volume et l'héritage du style siennois. Comme quoi en peinture il n'y a pas de peintres "retrogrades" ou égarés sur la voie du progrès, il n'y a que de bons et de mauvais peintres, avec des choix esthétiques conscients et assumés.













Autre pièce marquante, la flagellation du Christ, de Francesco di Giorgio (1439–1501) : cette plaque de bronze reproduite ci-contre, pousse au maximum la force expressive de l'art de Sienne. Pour un peu, on pense aux esclaves de Michel Ange, exécutés à Florence à peine 30 ans plus tard (1520-1532).

Enfin, la dernière salle consacrée à Domenico Beccafumi illustre la vitalité du maniérisme siennois, contemporain des recherches florentines de l'époque. A voir également, quelques pièces de Luca Signorelli, dont on se souvient l'extraordinaire chappelle dans la cathédrale d'Orvieto (décisive dans la compréhension du jugement dernier de Michel Ange). J'ai eu plaisir de retrouver dans ce contexte le très joli panneau "Le rêve du Chevalier" (1504) de Raphaël - artiste invité de la ville - exposé en Août 2006 à la villa Borghèse, à Florence justement.

Voir ici un article plus soigné du Telegraph. La Renaissance Siennoise, Renaissance : Siena, art for a city, à la National Gallery jusqu'au 13 janvier. Donc rien ne presse, mais il faut tout de même se dépêcher.

vendredi, janvier 04, 2008

Le premier Empereur au British Museum - The terra cotta Army

Le British Museum consacre jusqu'en avril 2008 une exposition au Premier Empereur Qin (prononcer "Chin"...), unificateur vers 200 av JC d'une bonne partie du vaste territoire qui allait devenir la Chine actuelle.

L'exposition sent bon le marketing : sponsorisée par Morgan Stanley, c'est une "sold out - once in a lifetime exhibition", "exhibition of the year", "most famous", etc. On fait la queue tôt le matin, c'est plein à craquer, on se dit que si on ne trouve pas ça époustouflant on a forcément pas bien regardé.

Au risque de passer pour sévère, je dirais que l'exposition en elle-même, d'un strict point de vue esthétique, n'a rien d'extraordinaire.

Le déplacement à Londres d'une dizaine de statues de soldats est certes une prouesse formidable, mais elle ne peut recréer l'effet saisissant des 7000 statues et plus du mausolée de Xian. Or c'est bien cela que l'on vend, en projetant des images du site sur les murs de l'expo, et dans le sous-titre de l'expo, "the terra cotta army". Cela fait penser à toutes ces expos où l'on vous donne des indices de ce que ça pourrait être, en vous faisant juste sentir que c'est formidable. Voir le commentaire de Daniel Arasse sur l'aura de Benjamin : dans les expos modernes, et malgré l'avènement de la reproduction technique, l'aura de l'oeuvre n'a pas disparue, bien au contraire, : on l'entretient savamment en construisant sa rareté, par des limitations horaires, en célébrant la trace et la reproduction au même titre, voir davantage que l'original.

Soyons toutefois honnêtes : pour son aspect historique, documentaire, l'expo reste époustouflante. Le parcours éclaire la vie et l'oeuvre du premier empereur, sans doute déjà très connu des sinophiles, mais dont j'ignorais tout. Pur génie politique, militaire et administratif, doublé d'une mégalomanie hors du commun, l'empereur Qin, dirige dès 15 ans une armée victorieuse, unifie la langue (peu ou prou le chinois actuel), unifie le système de poids et mesures, pose les bases d'un système de communication routière efficace, relance et consolide la construction d'une grande muraille de protection du royaume (distincte de la Grande Muraille de l'époque Qing XVIIè-XVIIIè siècle). Des vitrines intéressantes éclairent la mise au point d'armes et arbalètes dont les pièces peuvent être facilement remplacées (gain de temps face à l'ennemi) ou encore les petites roues des chars (meilleure stabilité donc avantage sur l'adversaire).

Surtout, l'empereur se fait enterrer avec une armée entière de soldats peints, en terre cuite, tous différents, avec chevaux, armures, armes, et tutti quanti. Non seulement des hommes en armes, mais aussi des animaux rares (oiseaux), des jongleurs et des artistes pour divertir l'impériale dépouille dans l'au-delà. Le site archéologique est sans doute le plus impressionnant du monde, il paraît qu'on est encore bien loin d'avoir tout excavé. La dizaine de statuettes exposées (toutes magnifiques) ne peut donner qu'une (très) faible idée de ce que tout cela peut donner "en vrai" et surtout de ce à quoi tout cela pouvait ressembler "à l'époque". Mais l'idée même d'avoir voulu recréer le monde pour ensuite l'ensevelir avec soi peut donner lieu à maintes rêveries, qui valent le déplacement. Concevoir pareille entreprise suffit pour entrevoir ce que le philosophe Kant appelait "l'infini mathématique", une intuition qui dépasse les bornes de la perception possible (ou quelque chose d'approchant). Bref

C'est aussi en cela que l'expo fleure bon le marketing. Ici tout est grand, spectaculaire, fabulous. Rien ne semble avoir jamais résisté à l'aura magnifique d'un empereur dont on nous retrace l'histoire à la façon d'une chevauchée épique. Pour un aperçu, cliquer ici.

Bientôt un post sur La renaissance Siennoise.
Voir également Les soldats de l'éternité, jusqu'au 14 septembre 2008 à la Pinacothèque de Paris