mardi, août 21, 2007

Philosophie de la corrida

Petite lecture d'été. Livre très éclairant sur la corrida, lue à l'aide des catégories et des notions philosophiques : la liberté, le rapport à l'animal, l'esthétique, etc...

Wolff a le mérite d'une écriture enlevée, très agréable. Sur le fond, son argumentation est profondément stimulante. Je retiens en particulier la façon dont la Corrida échappe aux classifications courantes, aux catégories les mieux admises, par exemple sur le domestique et le sauvage, sur la frontière entre le sport, l'art, le rite, la coutume... De ce point de vue la Corrida est un objet /concept philosophique par excellence, un objet-limite qui invite à interroger la validité de toutes les grilles de lecture qui la remettent en cause et l'accusent d'être à la fois "boucherie", "torture" et "rite arriéré".

Dans le chapitre consacré à l'animal, Wolff montre à quel point la frontière entre le domestique (envers qui les mauvais traitement sont prohibés) et le sauvage (que l'on peut éventuellement tuer) s'applique mal à la corrida, où les taureaux sont justement élevés par l'homme pour lui rester hostiles, "brava". Les passages consacrés à cette notion de brava (courage, bravoure, franchise dans l'attaque) sont d'ailleurs parmi les meilleurs du livre.

Un autre chapitre consacré à la morale de la Corrida, conçue comme morale de l'être (morale des "anciens" : qu'est-ce qui correspond à mon être ?) par contraste avec la morale de l'acte (morale des modernes, notamment depuis Kant : que dois-je faire, mon action est-elle bonne ou mauvaise ?) est aussi très éclairante. Wolff a ce mot savoureux : la question du torero n'est pas de "bien" faire ou de "mal" faire, de "bien" torréer, mais plutôt de se montrer digne d'être torero, à la hauteur de ce que signifie "être torero". Aussi lorsqu'il y parvient a-t-il le droit d'être dit "torero" et la foule le félicite "torero, torero". Il ne viendrait à personne de s'écrier devant la prestation réussie d'un chanteur "chanteur, chanteur", ou "acteur, acteur".

Pour toutes ces raisons, la Corrida en dépit de toutes les critiques qui lui sont adressées apparaît comme une pratique sinon attachante, du moins captivante. Elle dérange, elle bouscule les catégories les mieux admises, les classements binaires. Elle s'oppose radicalement à la vision aseptisée d'un monde où la violence, la mort et le désordre sont évacués, dans des non-lieux ou des hors-lieux loin des regards. De ce point de vue, elle a quelquechose de revigorant.

Malgré la présence d'un lexique en fin d'ouvrage, le livre s'adresse plutôt à ceux qui connaissent déjà les rudiments techniques de la Corrida. Mort dans l'après-midi d'Hemingway peut en être l'utile le complément.

Francis Wolff, Philosophie de la Corrida, Fayard
Ernest Hemingway, Mort dans l'après midi, Gallimard Folio (je ne connais pas cette édition mais je recommande la lecture du bouquin en anglais avec photo)

1 commentaire:

Catherine a dit…

Mathieu, je viens de mettre en ligne l'article de François Frimat sur Mezetulle, avec un lien vers votre article.
http://www.mezetulle.net/article-12689127.html
Catherine