dimanche, février 26, 2006

Saint Jérôme, l’intellect (très) actif












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Le thème de Saint Jérôme est un thème très important de la peinture chrétienne. Il a donné ses règles pour la représentation du savant, du sage dans son cabinet en occident (Saint Augustin de Carpaccio, philosophe de Rembrandt, Astronome de Vermeer).
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Il y a – grosso modo – deux angles d’approche de Saint Jérôme, deux visages du personnages :

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1 - l’ermite au désert, représenté à proximité d’une grotte, qui s’inflige des supplices corporels et fait pénitence (Titien, Lotto).

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2- l’érudit en son cabinet, entouré d’objets utiles à sa pratique, livres, miroirs, voire, avec anachronisme, des besicles (Ghirlandaio, Cranach l’ancien).

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Deux remarques simples sur le Saint Jérôme de Caravage (Villa Borghèse, Rome).

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D’abord, le peintre a combiné les deux thèmes. Il n’est pas le premier à faire - il est fréquent de trouver des lions du désert se promenant àdans des bibliothèques, et par ex chez Cranach ou dans le très beau tableau de Antonio Colantonio - mais cette combinaison est assez originale. Saint Jérôme n’est pas dans une grotte, mais il n’est pas non vraiment dans un cabinet de travail. Il se trouve dans une cellule extrêmement dépouillée, sans aucune des commodités de l’érudit, ni dico, ni étagères, ni rien. Le traducteur travaille sur une table de dimension très réduite, et devrait logiquement ne pas pouvoir se sentir à son aise (mais c’est vrai qu’il s’en fout), n’était son extraordinaire concentration qui lui fait oublier l’incommodité de sa position.

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Deuxième élément, c’est que dans le tableau de Caravage, la mort cesse d’être une « toile de fond », le crâne un objet posé là parmi d’autres et qui ne serait un « rappel constant » de la vanité des choses. Le crâne n'est pas non plus le support d’une réflexion mélancolique, qui porterait l’érudit à l’inaction, à la rêverie (Durer, Shakespeare). Au contraire, la mort est présentée comme un adversaire direct, qui a déjà commencé à « dévorer » au sens propre – qui, en peinture, a souvent le mérite d’être figuré – le livre ouvert sur lequel le crâne est posé (drôle d’endroit !). Le crâne chauve et luisant Saint assis sur le coté droit du tableau, fait face au crâne installé sur l’extrême gauche, dans une mise en scène qui renforce leur opposition et instaure le sntiment d'une course poursuite de l'écriture et de l'oubli, le combat du travail et de la mort. La cape rouge largement déployée de Saint Jérôme à droite fait écho au linge blanc qui tombe sur le pied de la table, à gauche (préfiguration du linceul).

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On a parlé de ce tableau en décrivant Saint Jérôme très maigre, décharné, sur le point de mourir, ajoutant une dernière correction à sa vulgate, tandis que ses forces l’abandonnent. Je ne suis pas d’accord. Saint Jérôme n’est sans doute pas bodybuildé, mais ses forces physiques n’ont pas l’air si mal en point. La main gauche serrant de près le livre posé sur un coin de table, le bras gauche s’étend largement pour tremper le stylet dans ce qui est peut-être de l’encre.

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Tout suggère bien l’énergie mise en œuvre, la hâte du traducteur. Le corps, qui était jusqu’ici l’objet de la lutte, l’ennemi de l’ascète, devient ici un adjuvant fidèle, l’arme privilégiée du savant dans son combat contre la mort. Saint Jérôme jusqu’ici châtiait son corps dénudé, ou le recouvrait d’un vaste manteau (Antonelle de Messine), mais en tout cas cherchait à l’abolir pour obtenir la transformation de son être entier. Saint Jérôme, qui figure la victoire de l’esprit sur les passions de la chair (Bosh, La Tour) ou sur l’animalité bestiale du lion couché à ses pieds (Leonard), est décrit ici chez Caravage à travers l'effort physique, le déploiement d’énergie qui a été le sien pour écrire son œuvre.

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C’est quelque chose de fascinant que de voir cette mise en avant des forces du corps, cette rage de l’expression du traducteur. Cet accent particulier mis sur la fragilité, l’énergie vitale d’un esprit incarné est particulièrement touchante dans une œuvre censée donner la part belle à l’intellect. Cette position particulière du corps – dont je ne dis pas qu’elle soit « revalorisation », ni qu’il s’agit d’une rupture avec une tradition antérieure, et encore moins de la clé de lecture de la toile – cette position particulière dis-je, dans un tableau dont le sujet orchestre traditionnellement sa mise entre parenthèse, est assez intéressante, et belle.


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